Mercredi 8 octobre
Traversée des Dardanelles
Le départ de Bozcaada a lieu à 4H30. Pour passer les Dardanelles qui est une zone de trafic maritime réglementé (TSS) interdiction d’être en course. Nous devons rallier Gallipoli au moteur. Pour nous permettre de nous reposer, nos préparateurs pourront monter à bord. Par souci d’équité pour les coureurs n’ayant pas d’assistant, les préparateurs changent de bateau à la moitié du parcours de ralliement. Une occasion de regarder le paysage dans ce détroit chargé d’histoire, passage obligé entre orient et occident. Une courte nuit commencée sur le cata assistance et terminée à bord de Senoble (Julien prend la barre à la sortie du port). Je me réveille au lever du jour au moment d’entrer dans le détroit. Le trafic y est intense. Deux files ininterrompues de cargos gros et moyens se croisent. Comme sur la route, on circule ici à droite. Les Figaro de la flotte se suivent donc au moteur en longeant les rives. Durant la première partie de la traversée, nous longeons la côte sud du détroit. Au milieu, nous traversons pour ensuite longer la côte nord. C’est là que Julien passe à bord du bateau de Paul Meillat en emportant avec lui deux boîtes de plats préparés par Festin de Bourgogne. (Ces boîtes font des envieux sur le circuit depuis mon départ de Nice !!!) Je demande à Cumali (l’organisateur de la Cap Istanbul) quelques récits historiques sur les Dardanelles. Celui-ci ne se fait pas prier.
Arrivés à Gallipoli, les préparateurs sont débarqués. Je coupe mon moteur et prépare la sécurité de mon arbre d’hélice. ( En configuration de course, le moteur est débrayé afin de pouvoir faire tourner mon moteur sans entraîner l’hélice et me permettre ainsi de recharger mes batteries. L’hélice débrayée peut alors, du fait de sa forme se mettre à tourner entraînée par la vitesse du bateau. Je la bloque donc avec un morceau de cordage pour éviter que le plomb ne se casse.) Le jaugeur monte à bord pour plomber et vérifier que le bateau en configuration course.
Le départ est donné vers 16H00 près du rivage. Il n’y a pas de bouée de dégagement. Toute l’étape est prévue au près ce qui me réjouit car c’est une allure où je vais bien en vitesse. Mes voiles sont typées pour cette allure (Un peu trop d’ailleurs car pour les allures bâtardes si communes en course au large, c’est un désavantage.) et lorsqu’on débarque en course au large le plus dur est d’apprendre à conduire sur d’autres allures que le prés serré et le vent arrière.
Je prends un départ milieu de ligne. Il y a du courant d’est en ouest, on l’a donc dans le nez. Pour gagner, il faut donc aller longer la côte nord car le courant est moins fort lorsque les fonds remontent. Ce que je fait. Une longue série de virements au raz des berges. Je me rapproche à chaque fois jusqu’à ce que le sondeur annonce 2,5m ( le Figaro fait 2,10m de tirant d’eau) puis vire à 2,30m. Le jeu marche bien puisque après un départ moyen je suis dans le paquet de tête pendant un moment. Une rotation du vent d’est vers le sud-est modifie la stratégie en soirée et nous fait croiser le plan d’eau en direction de l’ile de Marmara Adasi. A la tombée de la nuit, la flotte est très compacte. Nous passons tous très près de cargos sur la route Dardanelles/Istanbul. Le plan d’eau est jonché de détritus, sacs plastiques et autres qui dérivent vers la méditerranée. Je check et nettoie mes safrans tous les quart d’heure. Je me souviens même de Nicolas Troussel bord à bord avec moi enlevant un gros sac poubelle d’un safran…
Vers minuit, cette étape qui jusqu’alors s’annonçait plutôt bien, m’échappe complètement en moins de 10 minutes.
Je fais route au contact du paquet de tête en bâbord amure lorsque j’aperçois un cargo qui déboule sur moi. J’essaie de le contacter par VHF tout en éclairant mes voiles avec mon projecteur. Sans réponse j’éclaire même la passerelle du pétrolier. Sans succès… A moins de 50 m de son étrave je suis forcé de virer en urgence pour éviter de trôner sur son bulbe…
Ballasté et matossé sous le vent, dans le dévent d’un autre figaro. J’ai été forcé de virer en catastrophe dans la pire configuration. Une fois dégagé du cargo, je revire après avoir perdu du terrain et des places. 5 minutes à peine après cet événement, je sens le bateau qui s’arrête brusquement comme s’il avait buté sur quelque chose. Le speedo passe de 6,5 à 3 Nds. Pas de doute j’ai ramassé quelque chose dans les appendices. Je regarde mes safrans… Rien. Je vais à l’intérieur pour regarder la quille que j’éclaire au travers du regard en plexy percé dans la coque. Un morceau de plastique est pris dans la quille. Pas le choix, je suis obligé de faire marche arrière à la voile pour libérer le Figaro Senoble de ce boulet.
Je m’arrête donc et fais marche arrière puis repars. La vitesse du bateau reste anormale. 3 Nds au bout de deux minutes… J’effectue donc une seconde marche arrière en voyant les concurrent avec qui je bataillais s’éloigner inexorablement. La seconde manœuvre n’apporte pas plus de résultat. Je n’ai plus qu’une solution : affaler mes voiles et plonger pour libérer ma quille. Je n’ai jamais eu à faire ce genre de chose. De plus je suis en solitaire et de nuit dans un endroit où les cargos ne se soucient guère des autres navires sur zone… Ma décision est prise et puis je ne pas le choix, je pose mes vêtements, envoie un cordage à l’eau et saute armé de mon couteau. Je me rend alors compte que l’eau de la mer de Marmara est vraiment froide… Saisi je plonge en hâte pour arracher le morceau de plastique. Le halo de lumière diffusé à travers le regard par le projecteur posé sur le fond de la coque met alors en évidence une grosse bâche d’une dizaine de mètres carrés. Après cinq apnées j’arrive à couper la bâche pour libérer ma quille. Je me rend compte alors que celle-ci est également prise dans l’hélice. Quelques apnées plus tard, je me libère enfin définitivement. Je remonte à bord frigorifié par une dizaine de minutes à la flotte. En hâte je me réfugie à l’intérieur du bateau pour me faire un café chaud. Mes mains sont trempées… Ce qui achève mon briquet… Je n’aurai pas de chaud !
Résigné je renvoie ma grand voile, hisse mon génois et reprends ma route. Après m’être séché comme je peux je me réfugie dans mes polaires pour essayer de me réchauffer. Ceci n’arrivera pas avant mon arrivée à Istanbul, 22 heures plus tard et en dernière position. Je perd mille après mille tout au long de cette traversée de la mer de Marmara.
Jeudi 9 octobre
En approchant d’Istanbul le trafic se densifie . Au sud est immédiat de la ville turque une immense zone est réservée aux cargos en attente de chargement ou de transit vers la mer noire. Je passe au milieu d’une centaine de navires au mouillage. Profitant des accélérations du vent entre eux pour gagner du terrain au vent. Le vent d’est nord est souffle à une vingtaine de nœuds. Je peux contempler les minarets de la Mosquée bleue et de Ste Sophie qui dominent majestueusement le plan d’eau. La ligne d’arrivée de la course est mouillée à l’est de l’entrée du Bosphore au pied de la Gare et des docks du port de commerce. Encore quelques milles, quelques mètres… La dernière étape de ma première course en solo aura été la plus longue et la plus éprouvante. Souffrant de crampes générée par les tremblements pendant plus de 20 Heures cette étape de 110 milles a eu quelques fois des allures de galère pour moi.
La ligne d’arrivée passée, Cumali m’envoie depuis son bateau un briquet et quelques vivres… Enfin un peu de réconfort. Il me reste une dizaine de milles à parcourir en remontant le Bosphore. La nuit vient de tomber. Le spectacle de cette ville immense comptant plus de 20 millions d’habitants est, vu de la mer à la tombée de la nuit comme féerique. Tout brille de mille feux les ponts du Bosphore illuminés, les mosquées, les remparts de Bizance les bistrots au bord de l’eau. Cette remontée me rappelle que courir les océans en solitaire n’est pas qu’une affaire de compétition, c’est également une histoire de voyageur, d’aventurier. Moi qui pendant des années ne vivait que pour la performance entre trois bouées, je découvre aujourd’hui une facette de cette vie de marin qui ne m’avait pas encore été dévoilée : le plaisir de finir une course sa course, de boucler un périple. Cette course est pour moi bien plus qu’un apprentissage de la course en solitaire, elle m’ouvre les yeux sur la vie en solitaire sur l’océan. C’est une expérience magique de sauter vers l’inconnu, de s’adapter, de souffrir parfois pour arriver à destination.
Mon résultat ne me satisfait pas. Il ne me satisfait pas car à chaque étape je me suis retrouvé régulièrement dans les bons coups, sans que jamais je n’arrive à marquer les points. J’ai subi la fatigue et le coups du sort un peu plus que les autres. Il me montre néanmoins à quel point le niveau est haut dans cette série, à quelle point le figaro est difficile, à quel point apprendre à dompter son sommeil, faire marcher sa machine des jours durant, déjouer les pièges de la météo est un art qui doit se pratiquer des années durant pour être maîtrisé. A quel point aussi le facteur chance (et c’est tant mieux) est à prendre en compte en course au large.
Je suis parti de Nice pour apprendre et découvrir, j’ai beaucoup appris et découvert. Au soir de cette arrivée à Istanbul, je suis heureux d’en avoir fini avec cette course, pressé d’aller m’entraîner, pressé de pouvoir commencer à me préparer, pressé d’y retourner avec de l’expérience. Mon objectif de jeune coureur est à présent à moins d’un an.




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